Si elles ne le disent pas, il est difficile de deviner que ces femmes sont battues par leurs maris. Et pourtant, elle sont nombreuses à subir les agressions de leurs conjoints; un phénomène qui semble gagner du terrain dans nos murs.
Tunis - Le Quotidien
“Je suis mariée à un homme qui a commencé à me battre depuis le troisième jour du mariage”, raconte Zohra. “Je subis la violence morale, physique et matérielle. Mon fils est devenu très violent et déséquilibré. Lorsque son père arrive, il est terrorisé. Le psy m'a dit qu'il a une identification à l'agresseur” dit Samia en évoquant “l'enfer” dans laquelle elle vit.
“Mon mari est un éternel infidèle qui multiplie les rapports extraconjugaux. Je crains donc les maladies qu'il risque de contracter. Et à chaque fois que je refuse de répondre à sa demande, il m'agresse”, confie Sonia. Toutes ces femmes sont des victimes de la violence. La première, Zohra a 54 ans.
C'est une mère au foyer qui continue à subir l'effet de l'alcool de son conjoint et sa violence. La seconde, Samia, est avocate. Elle a quarante ans et s'étonne de ce qu'elle a vécu dans son ménage. Son époux a fait quelques études et il a grandi dans une famille “très aisée”. Pourtant, il la violente sur tous les plans. Quant à Sonia qui a 43 ans, elle porte encore les traces des différentes agressions que lui a fait subir ce mari qui poussait la violence jusqu'à l'agresser sexuellement.
Toutes ces femmes ont témoigné dans le documentaire réalisé par l'Office National de la Famille et de la Population (ONFP). Il a été projeté avant-hier au début de la première rencontre du nouveau cercle de la santé de la reproduction et de la population. Cette manifestation phare de l'Office a choisi pour 2006 le thème : “la famille une institution sociale en mouvance”.
Et c'est la violence à l'égard des femmes qui a fait l'objet de cette première rencontre.
Dans ce documentaire qui a permis à des épouses mais aussi des filles de couples déchirés par ce fléau de sortir d'un silence tuant, ne serait-ce que l'espace de quelques minutes, des spécialistes se sont également prononcés sur ce phénomène. Le Dr. Rym Ghachem, de l'hôpital Errazi, a précisé d'emblée, que la violence existe dans tous les milieux socio-économiques. Mais le plus important, d'après elle, c'est que des infrastructures et des spécialistes prennent en charge ces personnes. “D'autant plus que les femmes battues qui consultent des psychiatres sont par la suite traitées de folles par leurs maris”. Craignant ces situations, elles préfèrent se renfermer sur elles-mêmes. Surtout qu'en allant à Errazi, elles sont stigmatisées. Et le Dr. Ghachem de proposer de créer des structures intermédiaires afin d'éviter à ces victimes le passage à Errazi.
En tout cas, il est clair que la violence au sein des couples s'accompagne le plus souvent par le silence des victimes. Les femmes battues redoutent, en effet, les représailles et ressentent une certaine honte qui les empêche de se dévoiler. Pourtant, les chiffres officiels parlent de 20% de femmes violentées. Le Dr. Sarrah Ben Zineb, psychiatre, a choisi, à cet effet, de présenter un état des lieux des violences liées au sexe de Tunisie ainsi que leurs répercussions psycho-sociales.
Urgence
Il va sans dire, selon cette spécialiste, qu'on est devant une véritable urgence de santé publique.
C'est un problème universel qui constitue aussi bien une cause principale de mortalité chez les 16-44 ans qu'une cause de décès et d'invalidité dans beaucoup d'autres cas. Le Dr. Ben Zineb s'est basée dans son travail sur quatre études menées dans nos murs sur cette question.
Qu'ont montré ces enquêtes? Il s'avère qu'une femme sur trois est agressée. 55% d'entre elles sont battues deux à quatre fois par an et 30% le sont au moins une fois par mois.
Ces agressions leur courent des blessures qui varient dans la gravité. Elles souffrent de fractures, d'avortements, de cécité unilatérale, etc ... A préciser que ces violences qui surviennent essentiellement à 10h et 20 h prennent pour cible la tête.
Souvent, le mari n'est pas le seul “bourreau”. Il se fait relayer par la belle-mère, la belle-sœur ou le fils. Le comble c'est que les facteurs de risque sont difficiles à déterminer.
Tantôt c'est un bas niveau socio-économique ou un mariage imposé qui favorisent cette violence.
Et tantôt c'est l'abus de l'alcool qui rend la vie de ces femmes un véritable enfer.
En plus de ce que les femmes battues endurent à cause des agressions, elles paient également cher l'inhumanité de leurs conjoints. Les conséquences de la violence sur leur santé sont certes assez subtiles et se manifestent plus tard. Mais ces victimes font trois fois plus de tentatives de suicide que le reste des femmes. Elles ont aussi ce même risque d'avoir présenté sur la vie un épisode dépressif majeur. Le Dr. Ben Zineb ajoute qu'elles font plus d'avortements précoces parce que 60% d'entre elles ont été violentées durant leur grossesse. Ceci sans compter les problèmes sexuels qui peuvent se déclencher.
Certaines femmes deviennent frigides à cause de ces agressions.
Mais ces “bourreaux” semblent oublier qu'il y a des enfants témoins de leurs “crimes”. Ils n'hésitent pas alors à violenter leurs épouses devant leurs progénitures.
Ces enfants sont, par conséquent, hantés par la peur ou la colère. Ils échouent dans leur scolarité et ont tendance à reproduire ce schéma.
Par ailleurs, la société ne prend pas position. Elle fait preuve de résignation, d'indifférence, de tolérance voire de l'approbation. Les gens considèrent que c'est une affaire privée parfois acceptable à la limite. Ce qui enfonce le couteau dans la plaie de ces victimes.
Vide juridique
Pis encore, celles qui subissent des violences sexuelles par leur maris, souffrent en silence. Me. B. B. H., affirme en effet que le viol conjugal “n'est pas puni même s'il est prouvé”. D'ailleurs, le juge ne permet pas de le prouver. Ce délit est carrément inexistant”. Elle a cité les exemples de plusieurs femmes qui ont présenté des certificats attestant de traces d'agressions sexuelles et qui n'ont pas obtenu gain de cause.
A ce sujet Me. Khadija Madani estime que “c'est bien beau d'avoir des lois mais encore faut-il les appliquer tel que décrétées par le législateur”.
Et d'expliquer que la première condition sans laquelle aucune loi ne peut être appliquée comme il se doit, c'est l'information des magistrats.
Décidément, il y a encore un long chemin à faire. La violence à l'égard des femmes, en dépit des efforts de dénonciation et de sensibilisation déployés actuellement, relève toujours du tabou familial. Elle n'est pas perçue de la même manière que d'autres questions qui sont pourtant intimes. Si la santé publique a relevé un jour le défi du planning familial et de la contraception qui font partie de l'intimité des couples, qu'est-ce qui l'empêche aujourd'hui de s'impliquer davantage dans le phénomène de la violence conjugale?
Article de Maryem KADA sur [lequotidien-tn.com]url:
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